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Dans ce second cours consacré à l'époque qui a vu la gestation de la modernité arabe, nous passerons en revue les principaux foyers culturels arabes dans la seconde moitié du XIXe avant de tenter une synthèse des transformations apportées par la nahda dans le domaine culturel.
En général, les histoires culturelles relatives à cette période sont presque exclusivement centrées sur le Proche-Orient et plus précisément sur le Liban et surtout l'Égypte. Sans renier le rôle prééminent de ces deux foyers, il convient d'apporter certains correctifs : 1) sur la notion même de pays et de frontières car les élites politiques, économiques et cultu-relles de l'époque circulent dans un espace politique dont nous n'avons plus guère idée ; 2) en raison du développement des communications qui contribuent précisément à cette époque à remodeler les représentations spatiales d'un univers dont les repères politiques et même démographiques sont également en train d'évoluer (ingérences européennes, émigrations et immigrations ).
Même si l'Égypte ouvre la voie des réformes, c'est malgré tout le Liban qui, à partir des années 1850, donne le ton des premières rénovations culturelles avec, symboliquement, la première représentation théâtrale donnée à Beyrouth en 1848. Les premiers écarts par rapport aux règles de la production classique se notent également dans les uvres d'un certain nombre de spécialistes du langage (Nâsif al-Yâziji, Butrus al-Bustânî, Faris Chidyaq) qui conjuguent maîtrise du savoir classique et volonté de s'adresser, selon des modalités nouvelles, à public qui n'est plus exclusivement celui des anciennes élites. Avec les début de l'imprimé (la presse et son rôle formateur, l'encyclopédisme, les dictionnaires ), l'influence européenne, avec pour relais les missions religieuses protestantes et catholiques (traduction de la Bible en 1840), est bien sûr très importante.
Le règne autoritaire et très "ottomano-centré" d'Abdülhamid II en Turquie se traduit par un déplacement du centre de gravité de la Renaissance arabe. Une partie importante de l'intelli-gentsia levantine, inquiète des flambées confessionnelles (par exemple au Mont-Liban en 1859-1860), de la dégradation des conditions économiques et du renforcement du contrôle politique va choisir l'émigration, notamment en Égypte (Le Caire mais aussi Alexandrie) qui devient le principal foyer culturel du monde arabe. Le règne du khédive Isma'îl (1863-82) se caractérise par la volonté d'intégrer l'Egypte à l'Europe (!). Le véritable essor de la presse, le vrai début d'une "culture de l'imprimé" arabe, datent de cette époque, ainsi que le rôle croissant du public, voire d'une opinion, fortement politisée. C'est durant les dernières décennies du siècle que se forge peu à peu une nouvelle esthétique de la langue préoccupée moins par le souci d'apporter la preuve de sa maîtrise des codes que par le désir de transmettre un message au plus grand nombre possible de lecteurs (débuts de la prose de fiction voir document 2).
D'autres foyers existent, ailleurs dans le "monde arabe" (les guillemets sont placés ici pour rappeler que c'est précisément à cette époque que s'élabore la conception moderne de ce que l'on place sous cette expression). Entre 1871 et 1873, la Tunisie de Kheir Eddine en offre un exemple particulièrement intéressant. Parallèlement, il convient d'insister sur les circulations extrêmement importantes, au sein du monde arabe et de l'empire Ottoman (cf. Chidyaq qui fonde, en 1860, Al-Jawâ'ib à Istanbul après avoir connu le Liban, Malte, l'Égypte et la Tunisie), mais également à l'intérieur du monde islamique (ce dont témoigne la trajectoire d'un Afghânî, l' "Afghan ", d'origine iranienne) et même à l'échelle mondiale (une importante émigration, y compris féminine, de Libanais ou "Syriens" gagne durant cette époque le Nouveau Monde, et Gibran Khalil Gibran en est le représentant le plus célèbre).
La période témoigne d'une intense création artistique et intellectuelle. Des arts anciens sont profondément renouvelés (création littéraire, musique), de nouvelles formes d'expression voient le jour (peinture sur chevalet, théâtre) dans un système où l'artiste vend sa production à un public anonyme (l'uvre d'art perd son "aura" pour parler comme Walter Benjamin et, reproductible, acquiert une valeur d'usage). Le phénomène majeur de toute cette période, c'est sans doute l'apparition de spécialistes de l'écrit qui ne tirent pas leur légitimité du sacré et de son interprétation, non plus que de la seule faveur du prince, mais de leur fonction sociale en tant que producteurs de valeurs (début d'un commerce culturel, avec le théâtre vers les années 1880). Mais c'est surtout le développement de l'imprimerie (édition et surtout presse) qui va favo-riser cet essor dont on observe les prémices avec Tahtâwî, Chidyaq, et qui trouve dans le dernier tiers du XIXe siècle, avec des hommes comme Adîb Ishâq ou Jurjî Zaydân, sa véritable illustration. Pour que cette évolution ait lieu, il a fallu la rencontre de plusieurs facteurs : le choc de la modernité à l'européenne avec le développement d'un marché de l'imprimé, les progrès de la scolarisation, l'essor des communications mais également l'existence de pouvoirs politiques rivaux.
Avec l'émigration d'une bonne partie de l'intelligentsia libanaise en Égypte, lorsque l'empire Ottoman resserre son emprise sur le Liban à partir de 1876, on a un exemple de l'influence directe que le contexte politique peut avoir sur le sort des foyers culturels arabes à cette époque. A la différence des "intellectuels" français entre autres, qui gagnent leur nom à cette époque, les nouveaux spécialistes arabe de la communication ne bénéficient pas d'une "autonomie de leur champ" (Pierre Bourdieu) et se placent systématiquement sous un patronage politique, quel qu'il soit. Par ailleurs, cette nouvelle catégorie sociale, qui accompagne la constitution de (petites) bourgeoisies urbaines, va naturellement rechercher à traduire politiquement son existence, essentiellement à travers les mouvements nationalistes dont elle fournit les théoriciens, les cadres et le public. En effet, le combat politique contribue fortement à légitimer les productions de la culture arabe moderne que proposent les "intellectuels" à l'avant-garde sociale de l'époque.
Provoqué par la disparition de l'ancien univers arabo-islamique sous les coups de boutoir de l'expansion coloniale européenne, ce "réveil arabe" est aussi bien la consé-quence que la cause d'une prise de conscience où l'individu n'est plus seulement membre d'une communauté régie par un ordre divin et soudée autour du texte sacré. (C'est d'ailleurs à cette époque que l'on constate le début de la prose romanesque qui exalte l'épopée de l'individu atomisé.) La thèse de Benedict Anderson sur les origines du nationalisme moderne paraît bien pouvoir s'appli-quer à cette région du monde et l'essor de la presse et du roman (dans une langue modernisée) traduit une nouvelle manière d'appréhender le monde dans laquelle l'indi-vidu se sent membre d'une "communauté imaginée" (abnâ' al-watan, les "fils de la patrie"). Comme on s'en rend compte à travers de très nombreux témoignages précoces (1860, "l'amour de la patrie" hubb al-watan, exalté par Butrus al-Bustânî dans Al-Jinân), cette production culturelle va s'efforcer de trouver sa traduction politique.
Document II : Jurjî Zaydân : Histoire de la littérature arabe (extrait).
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